Villacañas/Roca Barea : une mémoire totale de la Conquista face à une mémoire sélective, ou comment l’occultation de l’impérialisme hispanique fonde encore une « bonne conscience » qui entend justifier un génocide, un « grand remplacement », une domination raciste

Cette première publication sur ce sujet sera prolongée par d’autres. La fin de la note n’est donc pas la fin de ce texte.

En Mars 2019, le président du Mexique Andrés Manuel López Obrador a écrit une lettre envoyée simultanément à l’actuel souverain pontife catholique, dit «Pape François» et au Roi d’Espagne Philippe VI, dans laquelle il les enjoint de demander pardon aux peuples indigènes d’Amérique latine pour les massacres et «les violations de ce que l’on appelle aujourd’hui les Droits de l’Homme ». Sa lettre a fait l’effet d’une bombe en Espagne, provoquant de très nombreuses polémiques, suscitant également un vif sentiment de colère, des réponses véhémentes de la part de membres du gouvernement, et de la part de celles et ceux qui, en Espagne, n’entendent ni s’excuser pour ces crimes, ni s’excuser pour ceux du Franquisme (ce qui aussi s’explique par le fait qu’ils les ont soutenus ou que, en tant que fils et filles de, ils veulent justifier ce que leurs parents, et autres aïeuls ont pu faire). La 10e session universitaire du Théâtre del Barrio de Madrid prend la requête d’AMLO comme point de départ et propose de chercher, dans le dialogue et l’échange, une réponse, raisonnable, sérieuse, à cette demande. S’il n’est pas question ici de revenir en détail sur, d’annuler et de nier,  plusieurs siècles de colonialisme, il s’agit, dans ces débats, de poser les bases d’un dialogue et d’une reconnaissance mutuelle entre Amérique latine et Espagne. Il y a plusieurs problèmes : qui peut demander pardon à qui ? Les dirigeants actuels ne sont pas ceux de ces époques. Quels faits sont établis ou discutés parce que discutables, quels faits peuvent requérir une telle demande de pardon ? Dans ces débats, Villacañas défend qu’il est temps que le gouvernement espagnol pratique une politique historique de la vérité à propos de la Conquista, de la même façon que l’on tente actuellement de lever des pans de l’Histoire de l’Espagne dominée par le franquisme. Villacañas renvoie l’Etat mexicain à ses propres responsabilités en ce qui concerne les peuples indigènes mais selon lui, si l’Espagne était capable de regarder et de reconnaître certains (mé)faits avec objectivité, elle montrerait la distance qu’elle prend avec ceux-ci et la nécessité de la requête du président AMLO n’aurait pas même raison d’être. Lorsqu’un Etat adopte une attitude néo impérialiste qui consiste, contre vents et marées, à ressentir une forme de fierté par rapport à TOUS les aspects de son Histoire, il est normal que d’autres voix s’élèvent et qui invitent à considérer d’autres aspects, moins glorieux, de la conquista. Dès lors que ce travail de mémoire est évoqué, qu’il est mondial et propre au monde hispanophone, pourquoi parler d’auto flagellation, comme le fait M B Knez dans son article sur le blog de mediapart ? https://blogs.mediapart.fr/bruno-knez/blog/231219/la-culture-plebiscitee-par-le-peuple-nest-pas-forcement-nulle. Il ne s’agit pas ici de confondre travail de mémoire historique et culpabilisation. N’en déplaise à Mme Roca Barea, qui célèbre les vertus du métissage en Amérique latine, conséquence heureuse de la colonisation, quand celui-ci ne fut ni recherché, ni souhaité, ni valorisé, pendant très longtemps. Ce qu’il s’agit de comprendre, c’est que l’Espagne est responsable de l’exportation d’un modèle social excluant ainsi que de la représentation de la « communauté indigène » (1) pour s’en distinguer.  Or, le rejet véhément d’une telle demande, le silence du roi Philippe VI pour toute réponse, et la réitération d’affirmations colonialistes et racistes par une frange de la population espagnole et hispanique, démontre que cette «logique», ce processus, colonial, relevait bien d’une «volonté et représentation», et que, bien qu’elle ait été, en un certain sens, défaite par l’Histoire, ses chantres et ses acteurs, via leurs héritiers, continuent d’être considérés des protagonistes glorieux de l’Histoire, alors qu’ils étaient principalement motivés par l’appât de la richesse sans conditions ; et que, si cette demande apparaît, incongrue, scandaleuse, c’est que, de ce récit historique héroïque, ces «héritiers» n’entendent pas se défaire. Il faut reconnaître que, faire face à la vérité, peut être, comme ici, douloureux, susceptible de générer une culpabilité, chose pour laquelle tant se vaccinent par ce catholicisme qui invite à, à la fois, reconnaître une culpabilité, et immédiatement, par la confession, l’effacer par un pardon. Ils s’estiment pardonnés de, depuis des lustres. Ainsi, ces innocentés sont, logiquement, scandalisés qu’un étranger, un Mexicain, en outre, lui-même descendant des Conquistadors, prétende affirmer l’existence, au présent, d’une faute, ou de plusieurs, qui justifieraient une reconnaissance officielle de responsabilité, et une demande de pardon. Si le Roi actuel d’Espagne n’est pour rien dans l’Histoire passée, il se dit le représentant de la monarchie espagnole, et, en cela, il se prétend l’héritier de la lignée des rois et reines qui, au fur et à mesure des siècles, ont dirigé l’Espagne. Il se dit donc l’héritier de ces Rois et Reines qui, entre 1470 et le 19ème siècle, soit, pendant près de 500 ans, ont soutenu ce principe colonial, par lequel, pour reprendre une expression célèbre de l’extrême-droite européenne, qu’elle attribue systématiquement aux autres, a été organisé le «grand remplacement» de la population humaine pré-hispanique, par les colons espagnols (et portugais), par, des massacres, un esclavage destructeur, des épidémies, que le terroriste Luis de Sepulveda disait être le bras armé de la volonté de Dieu, en soutien des colons, à la face de Bartolomeo de la Casas, à l’occasion de la controverse de Valladolid. Pour celles et ceux qui ont échappé à cette grande faucheuse européenne exportée sur d’aussi immenses territoires, un esclavage total, durable, était imposé, jusqu’à ce que, avec les luttes pour l’émancipation de ces populations, le racisme, lui encore d’origine européenne, prenne le relais, contre ces «Indiens», y compris par l’organisation du contrôle du pouvoir politique des nouveaux Etats dits «indépendants» qui sont apparus, à la fois détachés de la tutelle de Madrid, mais reproduisant celui-ci, avec les spécificités nationales. Il est impossible d’oublier comment, de son élection à son éviction, organisée par une classe sociale d’origine européenne, de l’intérieur du pays jusqu’à Washington, Evo Morales a été traité par ces «gens bien», «chrétiens». Folle de rage de voir les réussites de ce pouvoir associant des descendants des habitants de ces Terres d’avant la conquête et des descendants de ces Conquistadors qui n’entendaient pas imiter le pouvoir espagnol, son narcissisme, son arrogance, son racisme, elle a fini par organiser un putsch contre lui, comme elle n’avait pas hésiter à le faire contre le si modéré Allende. L’action politique violente de cette classe sociale européenne continue le colonialisme des Conquistadors. On comprend pourquoi tant sont horrifiés d’être sommés de faire un devoir de mémoire débarrassé de leur idéologie et de leur philosophie politique, historiques. Ils sont si nombreux qu’une Roca Barea était assurée de trouver avec eux des centaines de milliers de lecteurs et de supporters. Comme un Zemmour en France, ce lectorat réactionnaire était là, au garde-à-vous. Son ouvrage a donc eu un écho immense. L’auteur de la note publiée par Médiapart, citée ci-avant, met en cause, comme un petit Zemmour, «la gauche».

(1) : Le concept d' »indigène  » est problématique, on peine à le définir avec précision, mais on peut dire qu’il désigne une catégorie sociale qui s’utilise pour organiser les divisions sociales, c’est un acte symbolique qui surgit lors de la conquista et qui génère une communauté sous le double signe de l’homogéneisation et de l’exclusion. Elle institue donc une communauté politique. Il s’agit ici de l’acte de conquête comme construction d’un système social. Cette question est centrale car être indigène est une question toujours d’actualité en Amérique latine, et elle doit interpeller l’Espagne en tant que créatrice de ce système. Le racisme est un des maux dont souffre l’Amerique latine, la conquista a créé un régime de races qui est toujours en vigueur. AMLO prétend fonder une nouvelle demos où les peuples originels se sentiraient davantage reconnus comme faisant partie de l’Etat mexicain. L’Espagne est partie prenante de cette construction.
La question n’est donc pas de savoir si les Espagnols sont coupables de tel ou tel agissement mais que l’Etat reconnaisse sa responsabilité dans l’implantation d’une structure sociale dont la longévité a dépassé la domination espagnole.

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