Rachel Khan : un symbole de l’opportunisme et de l’intégration du discours du racisme social sur et contre les personnes qui le subissent

Cette première note fait le point sur la publication, par le Figaro Vox, d’un entretien entre Mme Rachel Khan et deux « journalistes » de.
Une seconde note va suivre d’ici la fin de la semaine sur cet entretien, lamentable, abominable, ridicule, contradictoire. Il faut écouter l’analyse/réponse de Wissam Xelka partagée sur ce blog, dans une précédente note.

Celle qui reprend à son compte l’identification « racialistes »= »racistes » n’a aucune gêne à se servir du terme de « race » pour se dire « racée », et elle le fait sur une base biologique, celle que les décoloniaux récusent « je suis une fille de… » – et pour faire passer cette audace, elle l’autoqualifie en tant que « espièglerie ». Pratique. Immédiatement, elle se justifie, non pas par elle-même et par rapport à elle-même mais par rapport aux « racisés », qu’elles accusent de promouvoir une essentialisation, avec une identité/discrimination – ce qui revient à renverser les faits, puisque ce sont les racistes qui essentialisent les racisés, en les fixant à une « identité », pendant de celle qu’ils prétendent être/avoir, et qui obtiennent du monde dans lequel nous vivons que ces personnes subissent des discriminations. Et elle continue de se comparer pour s’auto-valoriser : elle, elle fait du mieux pour s’en sortir, et les « racisés », par leur discours, lui coupent les ailes de son désir d’assimilation. Elle reprend à son compte un terme dont l’usage est critique : les « victimes » abuseraient de leur statut de, pour promouvoir une « victimisation », et elle rejette celle-ci. Mais cette généralité creuse témoigne ou de son inconscience ou de sa duperie : il y a de vraies victimes, des violences, et le racisme fait partie des violences interhumaines, et, parmi celles-ci, beaucoup acceptent, par les pressions exercées sur elles, de faire le dos rond, comme si elles n’avaient rien subi (les différentes vagues du mouvement #Metoo attestent du fait que tant de femmes se taisent), peu témoignent, mettent en cause, peu parlent d’elles-mêmes, explicitement, en tant que victimes de, mais elles mettent bien en cause des préjudices – et elles SONT des victimes. La « victimisation » est un terme de celles et ceux qui sont responsables de ces violences et préjudices et qui sont furieux que des personnes osent énoncer les faits, les mettre en cause, exiger des réparations. Pour l’extrême-droite, principalement en cause dans toutes ces violences et ces préjudices, un « bon racisé » est un racisé qui se tait, notamment quand il est mort – cf les expressions de jouissance sur les comptes de ces extrémistes, quand un racisé meurt, assassiné, tué. On constate que Rachel Khan a bien du mal avec le langage, quand elle s’autoprésente comme « l’inverse d’une victime », ce qui, en théorie, consiste à être un bourreau, un agresseur, alors qu’en fait, elle voulait dire qu’elle n’est pas une victime. Une fois encore, elle fait référence, et c’est ce qui fait système dans son propos, à son expérience personnelle – mais qui n’est que son expérience personnelle !- en affirmant qu’elle a, elle, beaucoup de chance, ce qui revient à reconnaître que ce qui n’ont pas « sa » chance pâtissent de problèmes qu’elle n’a jamais rencontré – et il faudrait s’interroger si, alors que son propos témoigne, au mieux, d’une inconscience, des réalités sociologiques et politiques en France, elle a vraiment « de la chance ». Et au moment où elle bénéficie d’une large médiatisation, sur des bases artificielles (le soutien de sa maison d’édition, des réseaux), elle ose accuser des racisés d’avoir fait une « carrière » dans la « victimisation », comme si Assa Traoré n’échangerait pas 1.000.000 fois son statut social contre la renaissance de son frère, comme si on pouvait accuser Martin Luther King d’avoir été heureux de vivre une vie de luttes, d’en avoir profité, d’avoir utilisé les tragédies des Noirs américains pour se faire un nom. Là encore, Rachel Khan reprend un discours de l’extrême-droite : souffrez, et TAISEZ-VOUS. Mais de quel droit intime t-elle à des victimes de se taire ? Et si Assa Traoré est devenue une figure sociale en France, c’est que, outre la perte, irréversible, par un acte volontaire, de l’un de ses frères, Adama, toute sa famille en a été affectée, gravement, puisqu’un de ses frères, Bagui, est en prison, sur la base d’accusations diffamatoires, et, ces derniers jours, a été hospitalisé dans des conditions suspectes – Adama n’a pas été la seule victime de son décès violent, puisque la vie de son frère, Bagui, en a été également, irréversiblement, atteinte. Mais plutôt que de s’intéresser aux faits collectifs, Rachel Khan met sur un piédestal les individus « démiurgiques » : elle-même, ou Manu Dibango. Face au racisme et aux volontés, logiques, de discrimination, on pourrait facilement surmonter tout cela, par sa volonté. Celles et ceux qui n’y parviennent pas manqueraient donc de volonté. Mais il n’en manquerait pas assez pour ne pas « crier sur les plateaux », alors que celles et ceux qui en souffriraient le plus, se tairaient – contradiction manifeste du propos de Mme Khan, puisque, elles et eux, devraient parler, mais tellement laminés par ces violences, ils se taisent – là encore, selon l’idéal du propos du « maître », qui exige de ces victimes, qu’elle se taise. Ouvrir la bouche devrait seulement servir à dire ses joies, son bonheur, ses réussites – Mme Khan fait de sa propre personne l’étalon de tout ce qui peut et doit se faire. Mais jusqu’ici, on n’avait pas encore atteint un niveau comique. C’est fait quand Mme Khan accuse les « racisés » d’être frustrés, notamment d’avoir été privés, par une modification constitutionnelle, du terme de « race », comme s’il fallait qu’il soit inscrit dans ce texte pour avoir un sens ! Faut-il faire la liste des termes qui ne se trouvent pas dans la Constitution ? ! Et si le terme de « race » a été retiré, c’est parce qu’il était utilisé dans un sens… raciste, sur la présupposition de l’existence des « races », ce que les racisés ne font pas, puisqu’ils n’identifient pas la race à un fait biologique, mais à une construction sociale-politique. Les antiracistes n’ont pas besoin que le mot de « race » soit inscrit dans la Constitution pour qu’ils puissent « accréditer leurs thèses » – c’est le racisme, structurel, omniprésent, en tant que FAIT social, politique, qui rend possible ces « thèses ». Mais pour Mme Khan, glisser d’une idée/accusation à une autre, se fait d’une phrase à l’autre : non content d’être frustrés, les racisés auraient tellement adoré leurs « ghettos » qu’ils veulent y rester, grâce à la notion de race constitutionnalisée ! On ne frôle plus la folie, on y est de plein pied. Non seulement les racisés se prendraient pour des victimes qu’ils ne seraient pas, mais en plus, comme ces malades qui tenaient tant à leurs maladies, Mme Khan les accuse de vouloir rester dans leurs ghettos pour continuer à être des victimes. L’inversion des faits atteint, là, un sommet. L’apartheid social français rive des pauvres à leur « quartier », auquel, comme le disait malignement M. de Villepin, ils « sont très attachés », et leur interdit d’en sortir – par l’absence de moyens, par des contrôles d’identité/papier, etc. Des quartiers dans lesquels les investissements publics sont devenus dérisoires, au point qu’on impose à ces habitants qui ont peu, d’avoir peu – d’écoles, de gymnases, de postes, d’entreprises/emplois. Et selon elle, ils sont tellement contents d’être des victimes qu’ils voudraient même être de plus grandes victimes encore – ah, la nostalgie de l’Alabama américano-nazie, où il faisait bon être un noir traqué par des chasseurs blancs pour se faire lyncher. Et un torchon a pu publier de tels propos. Et ceux qui ont sollicité cet entretien ont pris leur pied avec des propos aussi lamentables. Et voilà que Mme Khan se propose même de leur donner une leçon, en mettant en cause un paradoxe : ces racisés qui osent vilipender l’entre-soi seraient adeptes de l’entre-soi, non mixte. Comme si elle pouvait reprocher à des femmes victimes de viol de se réunir, ensemble, entre elles, alors que, si on comprend bien Mme Khan, ces femmes violées devraient être assez ouvertes d’esprit pour ouvrir leurs réunions, soit aux violeurs eux-mêmes, soit à leurs frères, cousins – puisque, rappelons-le à Mme Khan, les racisés le sont en tant que tels PAR DES BLANCS RACISTES qui imposent et aux racisés et aux autres blancs ce racisme, cette violence, ces violences, et qu’il s’agit donc, seulement, de réunir des personnes directement, voire même, personnellement concernées, par le racisme. Mais pour évoquer ces personnes qui osent, ne pas se taire, se réunir, Mme Khan nous propose une réflexion psychologique, avec une « faille narcissique et paranoïaque », expression qui conviendrait pourtant beaucoup mieux pour parler des racistes que des racisés. Sur une telle analyse torchée en quelques phrases, Mme Khan prétend pouvoir décréter : le racisme d’Etat n’existe pas en France – alors qu’il existait dans l’Afrique du Sud du 20ème siècle. Comme s’il fallait vivre dans un Etat intensément raciste pour qu’il y ait un tel racisme structurel – mais Mme Khan n’est pas capable ou ne veut pas analyser le racisme structurel en France. Ce qui est son choix ET son droit, mais qu’elle ne peut reprocher aux autres de faire, ce qu’elle fait. Pour résoudre le problème, elle a trouvé la solution : il n’existe pas. Les racistes applaudissent (cf sur Twitter les comptes qui ont partagé, avec des trémolos dans la voix, ces âneries). Pour démontrer que les racisés ont tort, elle se prend, ENCORE, pour référence, en évoquant une période de sa vie, où, ELLE, ELLE ESSENTIALISAIT, quand elle pensait, ressentait, accusait, les personnes (on devine, blanches), de son « Université », d’être racistes, et, quand elle a parlé à son père de ce sentiment et de cette accusation, il les a rejetés. Ce en quoi il avait raison, et ce en quoi les racisés ONT AUSSI RAISON, parce qu’ils n’essentialisent pas ainsi le racisme chez TOUS LES BLANCS, ce qu’elle faisait, et elle s’en sert pour, de la partie de cette vie, s’identifier à !

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