Aude Lancelin à Reconstruire : « Le peuple de France se fait casser la gueule, et lui se demande comment il va continuer à… »

Ci-dessous, vous trouvez des extraits de cet entretien, dont le sens est particulièrement important. Pour accéder à l’ensemble de l’entretien, le lien se trouve en dessous, en fin de citation. En complément du propos d’Aude Lancelin concernant le mouvement des Gilets Jaunes, son livre, « La Fièvre » : si tant et trop des « intellectuels », connus, médiatisés, ont ou négativement analysé le mouvement des Gilets Jaunes ou l’ont totalement rejeté, critiqué, et même parfois diffamé, il y a eu des intellectuels, différents, notamment d’origine populaire, qui l’ont totalement compris et l’ont soutenu, dans son sens positif, à savoir l’exigence de réformes démocratiques, lesquelles n’ont pas été clairement formulées, ne sont pas venues. Après, une auto-suffisance du mouvement des GJ, prolongement de ce qui était la logique de Nuit Debout, a conduit des GJ à considérer qu’ils avaient les forces suffisantes pour gagner et changer les choses. Le refus, constitutif, de s’organiser en parti a, bien que les raisons soient sensées, renvoyé cette puissance à l’impuissance dans un système politique national très bien organisé pour neutraliser la possible volonté populaire. Pour que ce mouvement vive et croisse, il devait affronter les apories françaises sur bien des sujets et cela s’est fait insuffisamment, alors que des intellectuels d’origine populaire l’y invitaient, proposaient des perspectives et des solutions inédites.

« Le 24 novembre 2018, quand on commence à échanger avec eux, on n’entend quasiment aucun propos lepéniste, xénophobe, et encore moins antisémite, contrairement à tout ce que racontent unanimement le pouvoir et les médias. De la même manière, contrairement à ce qui a pu être dit, on croise énormément de personnes d’origine maghrébine parmi les Gilets jaunes. On m’a même raconté que la droite dure l’avait elle aussi constaté, comme nous, et en avait tiré les leçons en décampant rapidement. (Rires) En revanche, il y a un certain complotisme, ou disons un complotisme rampant, dans l’esprit de beaucoup de gens du mouvement, c’est incontestable et même assez impressionnant. Cela devrait interroger sur l’absence totale de confiance vis-à-vis de la parole officielle que cela révèle, que cette parole soit professorale, politique ou médiatique. C’est très grave en réalité, ce que cela trahit. Quelqu’un à qui on ment tout le temps, devient à la fois crédule et paranoïaque. Comment le lui reprocher ? (…) Vous touchez un des points les plus polémiques du livre. Ce livre, outre le fait de vouloir laisser une trace de ce mouvement, contient un réquisitoire contre la gauche universitaire radicale, et l’attitude de celle-ci pendant le soulèvement. Ce mouvement les a révélés en pleine lumière, ainsi que leurs ambiguïtés et leur malaise vis-à-vis du peuple. Ces gens sont à 90% des bourgeois, ou des petits bourgeois. Le carriérisme et la lâcheté est endémique dans ces milieux-là. Leur rapport aux classes populaires est aussi tourmenté, et finalement trouble, que celui de la macronie, raison pour laquelle beaucoup d’entre eux s’inventent un peuple de substitution, les sans-papiers par exemple, les zadistes, ou un prolétariat nomade mondial totalement fantasmatique. Ces chauffeurs de salles estudiantines qui célèbrent la Commune et les révolutionnaires une fois qu’ils sont raides morts, une fois mis face à la réalité actuelle du peuple français, ont disparu durant les premiers mois du mouvement. La plupart ne sont d’ailleurs vraiment revenus qu’au printemps, quand le mouvement n’était plus menaçant pour le pouvoir. (…) Les rares personnes qui soutenaient ce mouvement, aussi bien du côté des médias que des intellectuels, se sont ainsi retrouvées à l’hiver 2018 dans une solitude incroyable. Nous étions seuls face au pouvoir et à la bourgeoisie médiatique, qui vocalisait sa terreur sur tous les écrans. Voilà, la vérité. L’ambiance était absolument pesante et inquiétante. (…)

C’est également ce que j’ai essayé de décrire dans ce roman, notamment à travers le personnage de l’intellectuel archétypal, sociologue d’extrême-gauche, qui à la fin du livre, arrive au Collège de France. Dans La Fièvre, celui-ci a exactement ce genre d’oscillations. Le peuple de France se fait casser la gueule, et lui se demande comment il va continuer à apparaître comme la pointe avancée de la radicalité, sans se compromettre totalement vis-à-vis des autorités. Je lui fais dire ceci à un moment donné : « Déjà, lorsque j’annonce que je vote FI ou NPA, les parents de mes étudiants sont persuadés que je vais violer leur fille ou piquer leurs économies, tu ne veux quand même pas que j’enfile un Gilet jaune et que je défile une baïonnette dans les couloirs de Nanterre ! » Ce personnage de comédie, fictionnel, a évidemment plein de côtés extrêmes. Il défend Action directe tout en avalant des pâtisseries de luxe Pierre Hermé. Mais il exprime, me semble-t-il, une vérité profonde sur ce que ces gens-là ont ressenti face au mouvement. Au fond, les révolutionnaires, les héros prolétaires, leur sont plus utiles morts que vivants.

Alors, pourquoi en est-on arrivé là ? Je pense qu’il y a deux éléments : quelque chose qui tient à l’histoire de la gauche française depuis quarante ans. Comment être de gauche sans être du côté du peuple ? C’est l’équation à laquelle beaucoup se confrontent depuis que l’élection de Mitterrand a mis un terme historique à toute la séquence gauchiste issue de 1968. On pensait, notamment grâce à la campagne de Mélenchon en 2017, que les choses étaient en train de changer, qu’une gauche populaire était en train d’émerger à nouveau. Mais cette parenthèse est aujourd’hui refermée et, à cet égard, nous nous trouvons dans une période de régression. Nous revenons vers une centralité de thématiques féministes ou écologistes qui, aussi importantes soient-elles, permettent d’escamoter la question de la lutte des classes, alors même qu’elle venait à peine de ressurgir. La seconde explication, c’est la provenance sociologique, tout simplement. C’est d’une tristesse folle à dire, mais les Gilets jaunes sont une convulsion historique où chacun semble être revenu à sa classe d’origine. Par-delà les masques, par-delà les poses, les intérêts, quasiment toutes les personnes que j’ai vu montrer publiquement une solidarité avec les Gilets jaunes, sont des gens qui ont des origines populaires. Des gens qui n’ont pas peur du peuple, souvent pour des raisons familiales. À rebours de cela, nous avons pu voir certains intellectuels de gauche montrer une hostilité sans faille à l’égard des Gilets jaunes, en toute incohérence apparente avec leur positionnement politique. Lénine lui-même disait que si on attendait qu’un prolétariat entièrement pur de tout préjugé réactionnaire, de toute superstition, se lève, on pourrait l’attendre longtemps, et que les gens qui attendaient ça n’étaient que des révolutionnaires de papier. Dans toute révolution d’ampleur, une part de petits artisans déclassés, d’éléments droitiers pas forcément fréquentables, sont nécessairement charriés par le grand flot populaire. C’est inévitable ! Le fait de s’arrêter à cela, de le pointer pour justifier de ne pas rejoindre le mouvement, laisse penser que ces gens n’ont jamais médité sérieusement l’histoire des révolutions du passé, et aussi, je le répète, que les déterminations de classe sont quasi indépassables. 

https://www.reconstruire.org/il-ne-faut-pas-idealiser-le-peuple-il-faut-le-connaitre-entretien-avec-aude-lancelin/

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