Bruno Guigue, « Marx, le capital et l’homme-marchandise »

Ci-dessous, un extrait, le début du texte de Bruno Guigle. Le texte complet se trouve à partir du lien, à la fin de l’extrait.

« Lorsqu’il se livre, dans Misère de la philosophie, à une sévère critique de la méthode proudhonienne, Marx prend un exemple destiné, à ses yeux, à illustrer l’absurdité d’une synthèse entre des notions contradictoires : cette opposition exemplaire, c’est celle de la liberté et de l’esclavage. Distinguant l’esclavage indirect, celui du prolétaire, de l’esclavage direct dont sont victimes les Noirs des colonies, il voit dans ce dernier « le pivot de notre industrialisme actuel », à l’égal des « machines » et du « crédit ». Sans esclavage, écrit-il, « vous n’avez pas de coton, sans coton vous n’avez pas d’industrie moderne. C’est l’esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c’est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie mécanique. » (1) Quelle conception du phénomène esclavagiste, doit-on néanmoins se demander, sous-tend pareille formule ? Et qu’en est-il de la théorie de l’esclavage, au juste, chez l’auteur du Capital ? S’il est difficile de répondre à une telle question, c’est d’abord parce que le même mot renvoie à des réalités différentes. Le terme désigne tout aussi bien, chez le philosophe allemand, la servitude antique de type gréco-romain, l’esclavage moderne de type colonial, ou encore l’exploitation capitaliste contemporaine dans ce qu’elle a de plus odieux.Sans doute ce dernier usage est-il largement métaphorique. Lorsque Marx évoque, par exemple, « l’esclavage des ouvriers de fabrique » dans l’Angleterre du XIXème siècle, il emploie une image destinée à illustrer la dureté de la condition ouvrière qui résulte de l’introduction du machinisme. (2) A propos du travail forcé des femmes et des enfants dans les cités manufacturières, c’est encore la même terminologie qui s’impose. « Jadis, l’ouvrier vendait sa propre force de travail dont il pouvait librement disposer, maintenant il vend femme et enfants ; il devient marchand d’esclaves. Et en fait, la demande du travail des enfants ressemble souvent, même pour la forme, à la demande d’esclaves nègres telle qu’on la rencontra dans les journaux américains ». (3) Assez fréquent dans l’œuvre maîtresse de Marx, cet usage du terme pour désigner les conditions d’asservissement qu’impose la grande industrie au prolétariat moderne a surtout une portée polémique : la servitude instaurée par le machinisme est d’autant plus infâme qu’elle paraît surgir, dans sa cruauté, d’un lointain âge des ténèbres. Si elle ne manque pas d’intérêt, la formule ne nous renseigne guère, toutefois, sur la conception marxienne de l’esclavage. Qu’en est-il, en particulier, de l’esclavage moderne auquel fait allusion le texte précité à propos des Etats-Unis ? Quelle place Marx accorde-t-il, dans l’analyse des formes successives de société, à ce qu’il est convenu d’appeler « l’économie de plantation » ? Quelle est la relation entre le développement du capitalisme en Occident qui s’amorce dès le XVIème siècle, et ce mode d’organisation économique implanté à sa périphérie coloniale ?La mutation de l’esclavagisme américain. Quand il s’intéresse au phénomène esclavagiste, Marx ne traite pas d’une forme de domination qui aurait disparu du monde occidental depuis l’aube du Moyen Âge. En d’autres termes, il n’identifie pas l’esclavage, dans le Capital, au premier stade de la succession des modes de production en laquelle on résume, trop aisément, sa vision de l’Histoire : le mode de production esclavagiste dans l’Antiquité, le mode de production féodal au Moyen-Âge, le mode de production capitaliste à l’époque moderne. L’esclavage ne constitue pas, à ses yeux, une étape obligée de l’évolution historique qui aurait été définitivement dépassée avec l’avènement du servage, puis du salariat, sous l’effet d’un quelconque déterminisme. Comme Aristote dans l’Antiquité ou Montesquieu au siècle des Lumières, il porte sa réflexion sur un objet qui fait pleinement partie du paysage social de son temps. Mais s’il est le témoin des formes modernes de l’esclavage, il n’en est pas moins vrai qu’il assiste également à leur agonie. Il vit une période historique au cours de laquelle l’existence de la servitude s’impose comme une réalité massive, mais connaît simultanément une mise en question radicale. La parution du Manifeste du parti communiste, en 1848, est contemporaine de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises. Lorsque paraît la première édition du livre I du Capital, en 1867, les Etats-Unis d’Amérique sortent à peine d’une guerre civile qui a mis fin au régime esclavagiste dans les Etats du Sud et a coûté la vie au président abolitionniste Abraham Lincoln.C’est un passage du chapitre X du Capital consacré à la condition des Noirs américains, au demeurant, qui nous fournit une première indication sur la conception marxienne de l’esclavage moderne. « Dès que des peuples, dont la production se meut encore dans les formes inférieures de l’esclavage et du servage, sont entraînés sur un marché international dominé par le mode de production capitaliste, et qu’à cause de ce fait la vente de leurs produits à l’étranger devient leur principal intérêt, dès ce moment les horreurs du surtravail, ce produit de la civilisation, viennent s’enter sur la barbarie de l’esclavage et du servage. Tant que la production dans les Etats du sud de l’Union américaine était dirigée principalement vers la satisfaction des besoins immédiats, le travail des nègres présentait un caractère modéré et patriarcal. Mais à mesure que l’exportation du coton devint l’intérêt vital de ces Etats, le nègre fut surmené et la consommation de sa vie en sept années de travail devint partie intégrante d’un système froidement calculé. » (4)Le chapitre X du livre I du Capital a pour objet l’étude des mécanismes relatifs à la « journée de travail ». Ce propos sur l’esclavage américain s’inscrit donc dans l’étude générale des lois immanentes du « mode de production capitaliste ». Plus précisément, l’auteur évoque la condition servile aux Etats-Unis lorsqu’il analyse la tendance, inhérente à ce mode de production, à la prolongation maximale de la durée du travail. Or que dit Marx, en substance, sur l’économie de plantation nord-américaine et les rapports sociaux esclavagistes qui la caractérisent ? Il distingue, dans l’histoire de cette formation sociale, deux périodes successives : une première période marquée par des relations de type patriarcal, et une seconde période affectée par « les horreurs du surtravail ». Comment s’effectue le passage entre la première et la deuxième période ? Quel est le moteur d’un tel changement ? Dans la réponse formulée par l’auteur, une telle transformation se trouve rapportée à une causalité sans mystère : c’est la recherche obstinée du profit commercial qui a profondément renouvelé les formes de l’esclavage aux Etats-Unis. Car ce profit commercial, dans les conditions données de la production, ne peut provenir que d’une exploitation effrénée du travail servile. C’est la domination sans partage des rapports marchands, par conséquent, qui a ruiné le modèle social traditionnel qu’incarnait la domination patriarcale. Provoqué par l’essor de l’industrie cotonnière, le déchaînement de la concurrence internationale a eu pour seul effet d’asservir davantage les esclaves. En les pliant aux normes dictées par la grande industrie, le capitalisme moderne a dramatiquement aggravé leurs conditions d’existence. »

« Les horreurs du surtravail »

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