Médiapart, « Les métamorphoses de la question raciale » – et la permanence du racisme social/racisme

Depuis le 25 décembre 2019, Médiapart, par Joseph Confavreux, a publié des articles liés par une thématique, «Les métamorphoses de la question raciale». Il s’agit de faire le point sur les affirmations de ces articles, 6 au total, dont 5 ont déjà été publiées, sur les problèmes évoqués ou posés par ces textes, par certaines affirmations, sur les limites, les oublis, et des éventuelles erreurs. A l’instar des articles parus sur Médiapart, le traitement de cette série se fait ici article par article, dans 6 notes au total. L’accroche du premier article fait sens : «Pourquoi les antiracistes tiennent-ils à employer le mot « race », quand les députés ne veulent plus en entendre parler, au point d’avoir voté le retrait de ce terme de la Constitution ?» . Il faut, en effet, revenir sur cette «négation», pratique, son sens, les interprétations qu’elle a rendu possible. Le terme de «race» figurait dans la Constitution Française, et dans d’autres textes qui déterminent les principes, la pensée et les objectifs de «la République». Il y a de nombreuses années déjà, et depuis des recherches ont confirmé ce principe, «la race» a disparu des notions de l’anthropologie, dans la mesure où d’autres recherches, des analyses philosophiques, ont démontré que cette «notion» ne reposait sur aucune connaissance ni système scientifique. Dans «Race et Histoire», Claude Lévi-Strauss, alors qu’il appuie le fait que le terme ait été vidé de tout contenu scientifique, maintient le terme dans une acceptation précise et limitée , avec l’expression « contribution des races humaines à la civilisation »

Or, le maintien, même encadré, neutralisé, du terme, a pu être instrumentalisé par des racistes pour prétendre pouvoir continuer d’en user, et cette fois-ci, en y ajoutant son sens raciste, jusqu’à la prétention de la scientificité. Son constitutionnel retrait apparaît donc être «de bon sens». Mais il ne suffit pas de faire disparaître un mot d’un texte, même sacro-laïc, pour que les problèmes qu’il peut induire disparaissent aussi, comme par magie. En fait, l’objet de la série d’article est de traiter de «la reconfiguration des débats intellectuels et militants autour du racisme et de la question raciale.». Et pour commencer de traiter de cette «reconfiguration des débats… », J.C rappelle justement que «L’offensive des obsédés de la race », titre Marianne. « Les décoloniaux à l’assaut des universités», enchaîne L’Obs. « Le décolonialisme, une stratégie hégémonique », dénonce un appel d’intellectuels dans Le Point, journal qui s’en prend à « ces idéologues qui poussent à la guerre civile ». « Comment le racialisme indigéniste gangrène l’Université », prétend dévoiler le FigaroVox… À lire de nombreux titres de la presse française, la France serait au bord de la guerre civile, en raison de l’activisme de minorités issues des anciennes colonies, décidées à dynamiter la République, disloquer l’Universel et mener la lutte des races. Si ces alertes pyromanes étaient réservées à des journaux prêts à flatter l’air du temps zemmourien pour pallier des ventes déclinantes, il serait facile de résumer ces saillies au retour régulier du refoulé raciste et colonial et de se contenter de déplorer la reprise, par des médias et intellectuels davantage mainstream, de l’offensive idéologique de Causeur ou Valeurs actuelles. Mais cette guerre civile de papier est le reflet d’une inquiétude plus profonde. Parce qu’elle fait écho à des détonations réelles, à l’instar de celles qui ont endeuillé le territoire français lors de plusieurs attentats djihadistes ou de celles qui ont résonné récemment à la mosquée de Bayonne (…) J.C a raison de constater que «Gérard Noiriel, historien pionnier de l’immigration avec son livre Le Creuset français et intellectuel attentif aux travers de la République comme il l’avait montré dans son ouvrage sur Les Origines républicaines de Vichy, s’en prend ainsi à la « mouvance post-coloniale (…).Des personnalités aussi engagées que variées, comme les metteurs en scène Ariane Mnouchkine ou Wajdi Mouawad, la philosophe et académicienne Barbara Cassin, l’écrivaine Hélène Cixous, le traducteur André Markowicz, la chorégraphe trans Phia Ménard ou l’anthropologue Jeanne Favret-Saada, se dressent, elles, contre l’action menée par des « activistes se réclamant de l’antiracisme » ayant empêché une représentation des Suppliantes d’Eschyle à la Sorbonne, en jugeant que la « logique de censure intégriste et identitaire est la même ». Mais ce trouble dans la race ne se contente pas de brouiller les lignes partisanes et les engagements personnels. Il divise les professions, en particulier la communauté enseignante, surtout depuis la polémique sur des ateliers en « non-mixité raciale » organisés par Sud Éducation 93.» Dès ce premier article, son auteur écrit de manière très claire que, face à cela, «le premier risque à contourner est d’éviter de renvoyer dos-à-dos, ou face-à-face, les Indigènes de la République et les identitaristes blancs, la thématique du « grand remplacement » et celle du « grand effacement » de notre histoire coloniale, dénoncé par la romancière Léonora Miano, reprochant à la « parole réactionnaire » d’omettre « de rappeler que d’autres firent l’expérience de la disparition du monde connu et ne se lamentent pas tout le jour à cet égard ». Contrairement à la rhétorique habituelle de la Licra ou du Printemps républicain, il n’est pas possible de dresser une symétrie, politique ou symbolique, entre le Rassemblement national et la Brigade antinégrophobie; entre le prétendu racisme « anti-Blancs » et celui pesant sur les populations issues de l’immigration, ni même de comparer» Ce point est absolument essentiel. Il faut en effet constater que, de prétendus «républicains», en outre, «de gauche» jusqu’à l’extrême-droite elle-même, il y a cet élément de langage permanent, qu’ils justifient de manière différente, sur ceux qu’ils qualifient d’identitaires d’extrême-gauche, pendants des identitaires de l’extrême-droite pour ces «républicains», «communautaristes» pour les seconds. En somme, quand des exclus d’un système politique qui fabrique des exclusions, constatent, ensemble, disent, qu’ils sont des exclus, qu’ils identifient cela à une «logique historique», qu’ils s’identifient comme tels, ils outrepassent ce que certains voudraient les voir respecter, se tenir en-deça : à savoir s’exprimer en leur nom et oser mettre en cause un système historique et politique, passé et présent. Et il est fascinant de voir en effet des «intellectuels», autoproclamés, «républicains», «de gauche», ne pas comprendre cela et tenir un discours général que l’extrême-droite approuve, en silence ou plus, si affinités. «L’essayiste et journaliste Reni Eddo-Lodge insiste, dans son livre intitulé Le racisme est un problème de Blancs, sur la violence de l’établissement d’un jeu de miroirs frauduleux. Faisant part de sa colère face à ceux qui ne reconnaissent pas l’existence du problème lui-même, elle écrit : « Mais il y a pire : les Blancs qui se disent prêts à envisager un tel racisme, mais qui pensent que nous abordons la discussion d’égal à égal. Ce qui n’est pas le cas. » L’exemple paradigmatique de cette fausse symétrie est la thématique du « racisme anti-Blancs », alors que, rappelle Eddo-Lodge, « le racisme ne fonctionne pas dans les deux sens ». Ainsi que l’écrit l’activiste et essayiste Rokhaya Diallo : « Si des personnes blanches peuvent être la cible de préjugés, d’attaques, d’injures parce que perçues comme blanches, il faut le condamner. Mais il convient de rappeler qu’il n’existe pas de théorie qui placerait les Blanc.he.s au bas d’une hiérarchie raciale et qui se soit traduite par des pratiques institutionnelles. C’est pour cela qu’on ne peut parler de “racisme anti-Blancs”. Le racisme est un système de domination qui ne se cantonne pas à des interactions individuelles. » Cette simple différence, radicale, entre le racisme, et une expression de haine envers tel ou tel blanc, peut être incomprise par certains, jusqu’à la dénégation, par celles et ceux qui affirment l’existence de ce racisme anti-blancs alors qu’elle est évidente : si un blanc, des blancs, peuvent faire l’objet d’insultes «racistes», il n’existe pas de cas où nous pouvons voir dans un stade de football, pourtant si fréquentés par certains «supporters» qui ont une fâcheuse tendance à dériver vers un racisme, des «supporters», mimer des singes, et visant par là tel ou tel joueur, blanc. Il n’existe pas non plus, y compris dans des pays où la population est majoritairement, noire, indienne, etc, où un blanc peut être l’objet d’une discrimination, fondée sur une théorie raciste explicite, ce que les populations racisées ont subi, subissent encore, dans plusieurs pays. Si, dans leurs relations, des jeunes expriment un racisme «anti-blanc», ils révèlent la violence de celui qu’ils ont subi, dans leur enfance, qu’ils subissent, encore, d’une manière ou d’une autre. Le, rare et superficiel, «racisme anti-blanc» n’est qu’un miroir déformé et limité, du racisme, c’est-à-dire de cette doctrine et de ces «sentiments», que tant de Blancs se sont autorisés à exprimer, s’autorisent encore. Si, chez des «progressistes», on est conscient qu’il existe encore une présence, puissante, du racisme dans les pays «blancs», riches, industrialisés, beaucoup semblent en peine à en mesurer la force, les effets, pour celles et ceux qui le subissent, et pour qui, donc, il ne s’agit pas d’une abstraction, d’un «problème politique et philosophique», mais d’un cadre violent, permanent, plus ou moins. Or, si «le sociologue Fabrice Dhume» a absolument raison sur le fait que «ces polémiques à répétition constituent davantage qu’un déni de réel ou une panique morale et raciale. Pour lui, « l’antiracisme politique et la recherche doivent désormais faire face à une stratégie déployée par la droite et les réseaux majoritaires qui utilisent la polémique pour maintenir l’ordre », c’est que cet ordre repose sur la division/opposition, artificielle, entre les pauvres blancs, les pauvres «Indigènes», et que, pour cet ordre, il est vital de maintenir ou d’accroître ces différenciations/divisions, ce qui est, dès ses origines, le sens même du racisme social devenu racisme. C’est que, loin d’être communautariste ou identitaire, les Indigènes visent un Uni-versel vraiment universel : «C’est aussi avec le sourire que la philosophe Nadia Yala-Kisukidi révoque l’idée que deux « canons de pensée », l’un universel et l’autre minoritaire, se feraient face, « prêts à en découdre ». Pour elle, une telle opposition revient le plus souvent à affirmer sans complexe, face aux prétendues « charges féroces des modes anglo-saxonnes et du narcissisme minoritaire », les « droits du chauvinisme intellectuel ». Cette prétendue opposition nie que les « postcoloniaux-postmodernes-décoloniauxféministes-relativistes en tout genre, comme on aime à les désigner d’un seul tenant », exigent simplement un « universel vraiment universel » pour reprendre à nouveau les mots de Souleymane Bachir Diagne ou, a minima, un universel qui ne fasse « ni la leçon, ni lamorale » et qu’on ne brandisse pas « comme un fétiche – objet de superstition auquel on attribue des pouvoirs magiques de pacification ». Pour la chercheuse, cet antagonisme est également dépassé en ce qu’il revient à dresser un « arbre mort » contre une « explosion de sève». Outre les populations concernées, les intellectuels qui émanent de celles-ci incarnent et exigent un véritable dialogue, respectueux, que de prétendus républicains leur refusent. Il faut voir comment une certaine classe sociale parisienne et nationale exige le maintien d’un séparatisme, entre les «tolérables» et les «intolérables», les fréquentables et les infréquentables – d’autant que ces derniers sont les plus sérieux et les plus «révolutionnaires». C’est comme si, à l’époque du colonialisme, il eut été interdit de dialoguer avec Frantz Fanon, et conseiller de s’en remettre uniquement à Albert Camus sur de tels sujets, ne serait-ce que pour éviter l’anticolonialisme «totalitaire»… Il est donc tout à fait logique qu’il y ait une «gauche contre les Lumières» dans la mesure où, comme l’a radicalement démontré, avec d’autres, Thierry Galibert dans son ouvrage «Le mépris du peuple» (cf note précédente), les «Lumières» ne furent pas ce que tant nous ont raconté, ont cru qu’elles étaient, et Norman Adjari a raison de penser un des Universaux dans le particulier, pour, «dans La Dignité ou la mort. Éthique et politique de la race, publié cette année aux éditions La Découverte» prétendre «congédier «les enthousiasmes universalistes » en jugeant qu’on « gagnerait à cesser d’accorder une valeur positive par défaut à l’universel et, à l’inverse, une valeur négative au particulier ». Si, en conclusion d’un colloque, Achille Mbembe a pu brillamment déclarer que «en voulant extirper le terme race du lexique constitutionnel, ils ont repris un terme utilisé par les missionnaires espagnols cherchant à extirper les idoles et les démons de l’âme des païens qu’ils voulaient évangéliser. La République française agit à la manière des exorcistes espagnols. Si la race n’existe pas, le racisme n’existe pas et ceux qui en parlent sont envoûtés. Il suffit alors de les désenvoûter pour les rendre à la raison.», il est certain que, ironiquement et tragiquement, le racisme constitue, dans les peuples européens, une action criminelle, d’origine intellectuelle, dans la mesure où il y a eu un projet, initial, et constant, machiavélique, d’un Bien/Mal, d’un manichéisme, dont la présence continue de rendre malade des milliers d’individus par le monde, rend possible des crimes et des délits. Or, étant donné les méfaits et les dangers de ce racisme, la faiblesse, voire pire, l’absence totale, de dialogues, réels, sérieux, entre des «antiracistes», participent d’un statu quo, pourtant, à l’évidence, dramatique, pour tant. Le propos de cette série de 6 notes a pour objet de dialoguer avec l’auteur de l’article, avec celles et ceux qui sont cités, et de contribuer à ce que ce dialogue, réel, social et politique, existe. De ce point de vue-là, le bannissement, de fait, d’une Houria Bouteldja, pour ne citer qu’elle, constitue, une violence, de plus, une folie, un mépris pour elle et pour celles et ceux qu’elle représente – puisque certains essayent même de nier qu’elle puisse représenter une part de la population française. A un tel stade de déni de la réalité, il faut avouer une impuissance à apporter des «Lumières» à d’obscurs obscurcis…

A lire sous cette vidéo, les nombreux commentaires dont les auteurs ne semblent pas se rendre compte qu’ils confirment par leurs propos tout ce que disent les Indigènes et les antiracistes sur ce racisme… (aucune modération de Youtube).

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