A propos de l’extrême-droite libertarienne mondiale, et de son inclinaison pour un populicide – le Groupe Jean-Pierre Vernant écrit

Dans « organiser le pessimisme », les auteurs ont écrit: « 

Ces deux hybrides du néolibéralisme, l’un managérial et l’autre nationaliste, partagent non seulement les grandes lignes des orientations économiques, mais aussi les mêmes boucs émissaires à sacrifier. Rompant avec les compromis consentis par les détenteurs du capital financier pendant l’ère fordiste, l’ère néolibérale a méthodiquement remis en cause l’ensemble des systèmes de solidarité qui assuraient des formes de sécurité aux classes moyennes et populaires (école, santé, chômage, retraite). Dès lors, comment la sphère politique doublement soumise au système représentatif et au contrôle des investisseurs peut-elle répondre à la demande de sécurité économique, politique et culturelle des classes moyennes ? Par “l’organisation concertée de toutes les petites peurs, de toutes les petites angoisses” [31], ce qui suppose la surexposition aux questions migratoires et identitaires, jouant d’un imaginaire colonial encore vif [32]. Les tenants des deux néolibéralismes usent ainsi du même renversement de la rhétorique des révolutions française et américaine d’abolition des privilèges de l’ancien monde par un ordre nouveau : les “privilégiés” dont le sacrifice est supposé mettre fin au déclin ne sont plus les aristocrates mais les chômeurs (fainéants), les fonctionnaires (rentiers), les militants climatiques (liberticides) et surtout, les migrants [33]. Le néolibéralisme identitaire, nationaliste, xénophobe et climato-négationniste est donc la réaction du néolibéralisme à sa propre crise, et en est probablement la phase terminale. Nous renvoyons les lecteurs à l’analyse de Karl Polanyi [34], qui a montré comment le mythe d’un marché auto-régulateur a conduit à un processus de désencastrement de l’économie des institutions sociales et politiques, à une crise profonde du libéralisme et in fine à la montée des fascismes. Nous y sommes à nouveau et il y a si peu à ajouter à La Grande Transformation.

L’hybride managérial et globaliste et l’hybride identitaire et nationaliste du néolibéralisme diffèrent fondamentalement par les rhétoriques déployées, qui s’adressent à des blocs sociaux distincts. Le premier s’adresse à la classe moyenne supérieure, en appréciant son capital culturel par un discours fondé sur la modération, sur l’idée d’expertise, sur la notion galvaudée de « progressisme », sur l’adaptation nécessaire à un monde qui change. Il use de storytelling et d’énoncés ouverts, euphémisés, cotonneux, à la logique évanescente, niant tout antagonisme, pour fabriquer le consentement. Le second apprécie le capital d’autochtonie de la classe moyenne en colère en en reprenant les codes culturels : casquette de baseball pour M. Trump, Nutella pour M. Salvini [35], spectacle clownesque pour M. Johnson. Il a recours au clash, à l’Ubuesque, au grotesque, en visant avant tout à susciter l’offuscation morale des “bien-pensants”. Plus le leader se trouve disqualifié par l’infâme, l’odieux, le ridicule, et plus le spectateur jouit de se reconnaître dans la figure incarnée par le souverain arbitraire, en une passion triste qui lui fait désirer son propre asservissement [36].

La recomposition politique aux États-Unis date de la chute du bloc marxiste-léniniste, et voit l’émergence de l’Alt-right, mouvance réactionnaire du Parti républicain opposée aux “libéraux”, et mêlant néoconservateurs, suprémacistes blancs et “libertariens”. Son essor, notamment avec le Tea Party, date de la crise financière de 2007-2008. Cependant, c’est dès les années 1970, que les théoriciens de la Nouvelle Droite (New-right) ont assimilé les éléments tactiques du gramscisme et en particulier l’investissement du champ culturel par des intellectuels organiques comme M. de Benoist en France, M. Buchanan aux États-Unis [37] ou M. Olavo de Carvalho au Brésil [38]. Une grande partie de la “guerre de position”, rebaptisée “métapolitique”, repose sur la falsification et le renversement spectaculaire. Ainsi, chacun connaît le concept de “fake news” inventé par Trump et décliné depuis ad nauseam en toutes sortes de dénonciations de falsification par le “camp du Bien”. C’est ainsi que l’hybride entre néolibéralisme et post-fascisme s’est choisi le nom de “libertarian”, qui signifie libertaire i.e. anarchiste en anglais, pour créer la confusion, faisant de facto de la “liberté” [39] un moyen d’oppression. Le faux-nez “libertarien” sert à recruter dans les milieux éduqués et technophiles en banalisant le discours d’extrême-droite — tout en s’en défendant. L’Alt-right s’appuie ainsi sur une multitude de think tanks et de faux instituts de recherche “libertariens” qui financent des projets de recherche, salarient ou drainent dans leur sillage des lobbyistes, des “experts” de plateaux télévisés, des youtubeurs et des “journalistes” marchands de doute sur le climat, le tabac, les armes ou l’agriculture intensive, et promeuvent l’idée selon laquelle le consensus libéral ne serait pas assez favorable au business [40]. La diffusion des idées se fait à la fois verticalement, grâce à des médias de masse comme Fox News [41] et des sites de propagande comme Breibart ou Quillette, et horizontalement par les réseaux sociaux, les messageries instantanée de type Whatsapp et les forums comme 8chan. On estime à un milliard de dollars par an [42], les sommes investies dans la falsification scientifique et le lobbying par les pétroliers (e.g. les Koch brothers [43] ou ExxonMobil), par les cigarettiers (e.g. Philipp Morris), par l’agrobusiness (e.g. l’Agribusiness Parliamentary Front au Brésil [44]) et par les Tech-milliardaires de la Silicon Valley (e.g. Google [45]).

L’extrême-droite “libertarienne” déploie des stratégies “métapolitiques” contradictoires et complémentaires pour investir le champ intellectuel, l’Université et la recherche. Elle promeut d’abord la dérégulation des normes de véridiction ordinaires au nom de la liberté d’expression (“free speech”) de sorte que la propagande suprémaciste, eugéniste, antisémite ou climato-négationniste puisse s’exprimer au même titre que la pensée libérale modérée [46]. La récente “convention de la droite” de Mme Maréchal-Le Pen a ainsi mis en scène des tables rondes feignant d’opposer des pseudo-intellectuels “libertariens” à des conservateurs post-fascistes, obtenant l’écho recherché dans toute la sphère médiatique. L’extrême-droite “libertarienne” promeut ensuite la dérégulation des normes de probation savante pour que soient reconnus comme “scientifiques” des énoncés produits en dehors de toute méthode scientifique. Le rêve “libertarien” serait la libre publication en ligne, sans processus éditorial, sans évaluation par les pairs, sans prérequis d’une bibliographie extensive et de preuves objectivables. La propriété des moteurs de recherche donnerait ainsi le contrôle sur la véridiction scientifique. Si les biais intéressés existent dès à présent dans Google Scholar, les marchands de doute ont un intérêt primordial à la dérégulation : promouvoir le faux et censurer les faits scientifiques dérangeants. Exemple caractéristique, la revue Inference du Tech-milliardaire “libertarien”, M. Thiel, mêle des articles de scientifiques reconnus, rémunérés 5 000 dollars, et des articles de falsification sur le climat ou l’évolution [47]. Étant peu représentée au sein de l’Université, l’Alt-right s’attache à y dénoncer une supposée hégémonie du “marxisme culturel”, qui serait portée en particulier par la philosophie et la sociologie [48]. Parvenue au pouvoir, elle s’attaque aux libertés académiques et dépossède les chercheurs de leur autonomie, au profit d’une techno-bureaucratie à sa main. L’un des hommes d’affaire “libertariens” féru d’éducation, M. Goodrich, théorisait déjà dans les années 1970 : “les libertés académiques sont en réalité un déni de liberté.” L’un de ses think tanks, Liberty found, propose au format numérique une bibliothèque des écrits “libertariens”, avec cette philosophie : “il n’y a aucune raison qu’une bibliothèque universitaire contienne plus de 5 000 ouvrages, pourvu que ce soit les bons ouvrages.” [49]

La dernière voie d’action de l’extrême-droite “libertarienne” est la promotion active d’une Alt-culture réduisant la science à la “technologie” et à la recherche de “solutions”, contaminant la recherche par l’entreprenariat et la prostitution intellectuelle. Les conférences TED et le Media Lab du MIT en sont les exemples paradigmatiques [50]. L’investissement massif des Tech-milliardaires “libertariens” pour constituer des réseaux de promotion de leurs idées ambitionne de priver la science de sa visée collective et désintéressée de dire le vrai sur le monde. Cette entreprise de démolition de toute éthique intellectuelle et de toute norme de véridiction, accompagnée d’une valorisation du conflit d’intérêt comme norme positive, a ceci de dangereux qu’elle use du retournement du réel en reprenant à son compte la rhétorique du progrès et de la raison.

Sa nature profonde suggère d’introduire un mot-valise pour nommer cette phase terminale du néolibéralisme : falscisme.

Post-scriptum, en forme de cauchemar.
Si l’extrême-droite “libertarienne” est associée de longue date au climato-négationnisme, et use de tout son pouvoir de nuisance pour déprécier les militants climatiques, elle prétend également détenir la solution au réchauffement climatique, qui mêle eugénisme, racisme et malthusianisme — d’où son obsession à prétendre à une origine génétique de l’intelligence, associée à une héritabilité du QI [51]. Il suffirait, lit-on dans les publications transhumanistes de cette mouvance, de réduire l’humanité de moitié, en sélectionnant les personnes intelligentes donc adaptables. L’urgence climatique étant à l’échelle de deux décennies, un simple chiffrage de cette “solution” en ordre de grandeur nous donne un demi million de morts par jour. »

Le texte complet, avec, notamment, les parties premières, est à lire à cette adresse

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