« La Guerre Sociale en France » : à propos des stratèges, des généraux, des soldats, de leur doctrine de guerre contre la population civile, l’ouvrage de Romaric Godin

Dans cet ouvrage de près de 250 pages, Romaric Godin nous fait rentrer dans «la tête des réactionnaires», pour paraphraser un récent article de Médiapart, de ces stratèges et généraux de cette nouveauté historique avec notre époque, la «guerre sociale», autrement dit, non pas simplement et seulement les rapports et les conflits de classe, mais le projet et l’exécution par la classe sociale des possédants et des possédés de la possession d’une guerre CONTRE une partie de celles et ceux qu’ils reconnaissent comme faisant partie du même peuple qu’eux, d’une guerre au sens moderne du terme, avec la domination et la liquidation. De nombreux ouvrages apportent différents éléments du puzzle afin de répondre à la même question : comment en sommes-nous arrivés là – pour paraphraser là encore le titre du dernier ouvrage d’Emmanuel Todd, «Où en sommes-nous ?» et nombre des éléments et des analyses exprimés par Romaric Godin sont les mêmes ou recoupent ceux exprimés par Emmanuel Todd. Nous en sommes arrivés là, à la «guerre sociale», où quand des dirigeants politiques et économiques définissent un projet, une intention fondamentale, dont la réalisation passe par la production de préjudices sociaux, par l’affaiblissement de la majorité, non possédante. En 5 chapitres (divisés en sous-chapitres), «L’ordre néolibéral ou la revanche du capital», «le capitalisme français dans l’ère néolibérale», «la genèse du macronisme ou la montée des tensions», «l’inévitable guerre sociale», et «vers la démocratie autoritaire», Romaric Godin retrace l’Histoire de ce qu’il est convenu d’appeler le «néolibéralisme» (et une question se pose sur la pertinence de cette expression, peut-être trop douce, timorée, au regard de la violence du projet politique), dans le monde, en France, et comment, en France, il est devenu le creuset des dirigeants politiques, économiques, leur référence, comme l’est Hayek pour le premier ministre actuel. R. Godin prend donc le soin de définir clairement ce qu’est le néolibéralisme, dont il dit qu’il est «la réaction au recul du capital dans sa lutte avec le travail depuis les années 30. La fin du 20ème siècle s’annonce comme une revanche», mais celle-ci a été voulue, préparée et commencée d’être mise en œuvre bien avant – et, en France, on peut dire que ce qu’il appelle l’État néolibéral a commencé avec l’État pétainiste, qui, sur le modèle américain, a le plus pratiqué le «partenariat public-privé», le PPP. Pour protéger ces logiques, leur réalisation concrète, «l’aspiration néolibérale est celle d’une démocratie limitée et encadrée, où les droits du capital sont GARANTIS contre les tentations de la population de les remettre en cause», et une des formes de cette protection aura été, à partir des régimes fascistes espagnols et portugais, la «règle d’or» constitutionnellement définie comme étant au-dessus de la constitution, donc, intouchable. Dans les pays dits «démocratiques», «l’Allemagne » (de l’ouest) «a conçu sa démocratie de l’après-guerre dans ce cadre», et «le Traité de Maastricht est un des plus éclatants exemples de ces règles qui s’imposent aux Etats par le biais d’instances indépendantes», et alors, on aboutit au fait que «construire un budget n’est plus de la seule responsabilité d’un gouvernement et d’un parlement : il doit en passer par la validation de plusieurs instances non élues». «Le néolibéralisme, accepté par la majeure partie de la droite européenne dans les années 80, après le double succès de Thatcher et de Reagan, devient aussi la pensée économique de la social-démocratie européenne» : si la droite a été honnête, puisque dans la continuité, une question se pose sur la «social-démocratie» et sa «sincérité» antérieure à ce ralliement. «Dorénavant, en cas de crise, le gouvernement ne change pas avec la politique. Au contraire, la politique s’adapte aux exigences néolibérales». Avant une «crise», comme celle de 2008, les dirigeants font du néo-libéralisme, et pendant et après une «crise», ils en font encore plus. Il faut donc faire face à ce fanatisme néo-libéral, qui, évidemment, préfère se donner des physionomies bonhommes, dans des costumes gris et cravates, pour ne pas paraître fanatique, mais «raisonnable». Comme il évoque à plusieurs reprises les années 70, R.Godin aurait pu consacrer un chapitre ou un sous-chapitre au baptême du feu néo-libéral, avec, au Chili, le putsch de Pinochet, soutenu par les Etats-Unis, la mise en place de «réformes», avec les hommes de «l’école de Chicago», Hayek et Friedman, dont les meilleurs élèves se sont déplacés pour aider le nouveau gouvernement chilien à faire ces réformes selon les modélisations de cet hyper néolibéralisme. De ce baptême du feu à aujourd’hui, l’autoritarisme est ou l’ombre ou le visage de la politique néolibérale, jusqu’aux violences civiques les plus graves (l’assassinat, le plan Condor en Amérique du Sud), puisque, comme rappelé antérieurement, il est hors de question qu’il puisse y avoir une autre politique menée par. Contre l’honnie dictature du prolétariat, la dictature capitaliste, soit, met les formes, soit y renonce, quand la situation l’exige. R. Godin expose précisément ce qu’est l’idéologie du néolibéralisme, comme avec le «culte de l’entrepreneur», ce super-héros self-made-men selon la formule américaine, qui DONNE du travail aux travailleurs, et qui, logiquement selon leurs critères, doit donc être payé en retour par l’État et la société, de sa générosité. Pour compenser ce trop évident culte des agents égoïstes, les institutions qui promeuvent ce néolibéralisme le complètent avec un «discours social», avec une «justice sociale» – mais, évidemment, il faut savoir ce qu’ils mettent dans ces mots. Une des parties les plus instructives de l’ouvrage concerne le passé, fondateur, de ce néolibéralisme, avec les origines historiques du capitalisme français dans l’ère néolibérale, depuis 1789. S’il évoque brièvement mais justement la Commune de Paris en 1871, il écrit clairement que «le libéralisme forcené des élites françaises du 19ème siècle conduit à une lutte des classes permanente et ultra-violente. Nulle part en Occident» (en Occident, oui, mais pas dans les colonies) «la répression sociale n’a été aussi violente qu’en France au cours de cette époque.» Et on peut même dire que c’est avec 1870, la victoire prussienne transformée en victoire allemande par la fondation de «l’Empire allemand» que ces dirigeants français ont commencé à exprimer leur philogermanisme, leur volonté de voir régler cette confrontation entre eux et la population pauvre de France par des soldats allemands, politique génocidaire dont le paroxysme sera atteint sous et par l’Occupation allemande entre 1940 et 1944. C’est juste avant cette guerre européenne mondialisée que s’est tenue la conférence de Walter Lippman en 1938 à Paris, soutenu par un «philosophe d’extrême droite», français, oublié, Louis Rougier, et qui, juste après la guerre, fait partie d’un nouveau groupe international, «la Société du Mont-Pélerin» dont, en 1951, la section française compte 18 membres, auxquels toutes les portes en France sont ouvertes, avec la «bénédiction» du CNPF (devenu depuis le MEDEF). Et si la France est visée par cet outil de propagande, c’est, outre son rôle stratégique dans la «nouvelle Europe», qu’elle a été également «pionnière» dans ce domaine, avec l’influence saint-simonienne (en même temps que d’autres intellectuels français, tragiques, fondaient, explicitement, les théories racistes, avec, Gobineau, Vacher de Lapouge, et il faudrait étudier ce couple libéral/raciste, ce que Domenico Losurdo a fait dans son remarquable ouvrage «Contre-Histoire du Libéralisme»). Par exemple, contrairement à l’image qui est souvent donnée des 11 années du régime gaulliste en France entre 1958 et 1969, R. Godin rappelle que De Gaulle a nommé «Jacques Rueff, haute figure du néolibéralisme, à la tête d’un comité d’experts chargé d’établir un plan d’assainissement à long terme des finances publiques et de l’Etat». «L’ambition de Jacques Roeff est de mettre à bas les réformes imposées par la gauche en 1944-1946» et si son rapport reste lettre morte, «dans les années 1960, l’économie française est donc déjà dirigée par des néo-libéraux». Les choses s’amorcent sous le septennat de Georges Pompidou, stoppées par son décès, mais immédiatement relancées par l’élection de son successeur et par le gouvernement Barre/Papon, de 1976 (Barre, «traducteur de Hayek», rappelle R.Godin). Celui-ci écrit à propos de cette politique économique : «La manoeuvre» (la politique économique de ce gouvernement) «ne prend guère», parce que les désastres économiques s’accumulent – mais au contraire, on peut dire qu’elle prend, puisque c’est un des buts de cette politique économique ! Les deux années de 81 à 83 sont donc à la fois les années d’un engagement économique alternatif ET des apparences, illusions, concernant cet engagement, avec un nouveau Président qui fait semblant de devoir céder aux sirènes néolibérales, alors qu’il y était converti depuis longtemps. Et depuis 1983, la politique économique en France est restée sur les mêmes fondamentaux, avec des aggravations, des ajouts. Sur les gouvernements successifs, l’ouvrage en donne la synthèse, à partir de cette ligne directrice de cette volonté néolibérale. Evidemment, une partie significative de l’ouvrage est consacrée à l’actuelle majorité et au Président en place. Cette autre partie du livre sera discutée, ainsi que d’autres aspects du livre, dans un entretien avec Romaric Godin, qui sera publié ici prochainement. Finalement, quel est le bilan du néolibéralisme ? Pour ses stratèges et ses généraux, les résultats sont là : ils s’enrichissent toujours plus, ce qui est la finalité principale, et donc, le néolibéralisme, ça marche ! Si, entre Adolphe Thiers et le premier Ministre actuel, l’État a pu paraître être «une puissance neutre dans le conflit social», entre la Libération et la fin des années 60, c’est parce qu’il a été vital qu’il donne le change, qu’il PARAISSE être neutre, même s’il ne le fut jamais, parce qu’il incarnait «l’union nationale», «transclasse», mais, depuis, tant du côté des dirigeants que des citoyens, les masques sont tombés. Les vérités les plus importantes de notre Histoire passée et présent sortent des ombres, des cryptes, des chapes de plomb qui les anéantissaient. Hélas, cela signifie également que, comme R. Godin l’a écrit sur le 19ème siècle français, il y a et aura une lutte des classes permanente et ultra-violente, de plus en plus.

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