« De Drumont À Zemmour : le venin du racisme » – ou comment ces scribes et orateurs préparent les conditions, le sens, de crimes à venir

L’émission animée par Julien Théry propose un dialogue entre celui-ci et Gérard Noiriel, c’est-à-dire que Julien Théry n’exprime pas seulement des questions à son interlocuteur mais ajoute des connaissances, des références, des perspectives, ce qu’il fait quand il évoque des intellectuels proches de Zemmour, que cela soit évident (Finkielkraut), ou que cela ne le soit pas (Marcel Gauchet). Cette note publiée sur le blog relève de la même logique, un dialogue, indirect, et propose des éléments, des analyses, des perspectives complémentaires, qui n’ont pas été évoqués dans l’émission, notamment parce que le sujet demanderait plusieurs heures. En outre, il y a, sur certains aspects, importants ou moins, des désaccords, qu’il faut également déterminer, pour s’en expliquer.

Qui était Drumont ? Gérard Noiriel l’identifie en tant que journaliste, qui a contribué à l’apparition et au développement de la presse de masse, puisque les journaux diffusés par des crieurs étaient les seuls médias de cette époque. C’est plus avant dans l’émission qu’il revient sur l’enfance, la jeunesse et les débuts de la vie d’adulte d’Edouard Drumont. Placé dans une grande école des enfants de la noblesse et de la grande bourgeoisie, alors que sa famille n’appartient pas à l’une ou l’autre, il y devient le fils du fou (son père est enfermé dans un asile), dont les autres jeunes se moquent. Installé à Paris, il passe de la bohème parisienne aux salons, et c’est là qu’il rencontre Alphonse Daudet, lequel devient son mentor, qui l’aide à publier « la France Juive » et à obtenir un compte-rendu de l’ouvrage dans le Figaro. Noiriel parle de « la conquête du public « populaire » – et c’est un véritable sujet d’interrogation : qui lit, avec intérêt voire avec passion, Drumont, et, aujourd’hui, Zemmour ? Est-ce que ses lecteurs sont dans les quartiers populaires ? Qui achetait, à cette époque, et, aujourd’hui, le Figaro ? Faut-il avoir sous la main une étude sociologique sérieuse pour dire que ces livres comme ce quotidien NE SONT PAS LUS PAR LES QUARTIERS POPULAIRES, mais par, de manière dominante, la Bourgeoisie, qu’elle soit catholique ou non ? ! Dans le rythme rapide de leur élocution, Gérard Noiriel commet une petite erreur, que chacun rectifiera, et nous le faisons, en évoquant « les milliers d’années, des massacres de Juifs. » – ce qu’il faut ramener aux centaines d’années, ce qui est déjà beaucoup. Dans le titre de son ouvrage, Génard Noiriel parle de « venin », et dans l’émission, il parle du « virus que Drumont a inoculé », virus qui, en situation de crises, prend vie et… Mais cette métaphore vitale a ses limites dans la mesure où un virus qui frappe un organisme domine celui-ci quand il le tue, et qu’il se tue en même temps, alors que la capacité à nuire de manière effective, avec, ici, la haine contre les Juifs (mais aussi, derrière, les amis des Juifs, les progressistes, les communistes, les anarchistes, etc) frappe de manière ciblée, sans, nécessairement, que ceux qui en viennent au pire, à tuer, en meurent aussi, parce qu’ils sont, un jour, punis, en retour. Si on comprend donc l’image, sa pertinence est réduite, et c’est pourquoi, d’ailleurs, le terme du titre, le venin, est plus adapté, dans la mesure où il signifie une sécrétion empoisonnante et mortelle. Dans leurs échanges, Julien Théry et Gérard Noiriel évoquent ce qui est à l’époque, en France, et, hors de France, mais singulièrement, en France, « une culture antisémite », dans laquelle beaucoup vivent et pensent, comme avec le cas Maurras, dont il est rappelé qu’il fut, avec « l’Action Française », antiallemand – sauf que, quand les Allemands ont occupé la France à partir de 1940, l’anti-allemand Maurras les apprécia (ce qui justifia, à la Libération, son procès et sa condamnation). – dans cette vidéo, Zemmour défend la commémoration-pas célébration de ! Mais qu’est-ce qui fonde et alimente le plus cette culture antisémite française ? Le catholicisme et Drumont est avant tout, férocement, catholique (ce qui, à cette époque, comme aujourd’hui, assure des carrières). C’est dans ce monde chrétien que l’antisémitisme a pris corps, avec, notamment, l’accusation, paradoxale, de déicide (ils ont voulu la mort de Jésus, alors que dans le même temps la théologie catholique parlait de la nécessité de la mort/sacrifice de Jésus…), avec, en Allemagne, les propos gravissimes de Luther, et, en France au 19ème siècle, un, entre autres, Proud’hon : antisémite. Mais concernant Drumont et ses amis, la question est : mais qui écoutait, suivait Drumont ? Si, en France, le lectorat augmenta avec le temps de 1 à 10 millions de lecteurs, si des grands groupes capitalistes sont prêts à tout pour capter le public, quelle est l’efficacité sociale en France de cet antisémitisme ? Assise t-on à des pogroms ? à des défilés massifs, de 500.000 personnes, 2 millions de personnes ? Non. Celles et ceux qui sont sous le charme de ces individus sont donc sensibles aux techniques rhétoriques de Drumont : truquer, grossir les faits, etc, achètent « la Libre Parole » (on dirait le sous-titre, voire même le vrai titre, de toutes ces émissions de télévision qui donnent la parole à Zemmour et consorts !), mais son lectorat n’est pas celui qui, 20 ans plus tard, achètera « l’Humanité », parce que Drumont, dans les faits, s’oppose au mouvement du socialisme, pendant qu’il fait mine d’être anticapitaliste, puisque, selon lui, le capitalisme est le système de domination des Juifs (et dans son discours à la convention de l’extrême-droite, Zemmour a visé, lui, les « libéraux », pour parler de la même chose). Des affaires et scandales ont, logiquement, rythmé la vie de la III République, dans la mesure où elle était un régime d’affairistes, avec « l’empire colonial ». Dans l’émission, par manque de temps, évidemment, Julien Théry et Gérard Noiriel n’ont donc pas pu évoquer l’affaire Dreyfus, que Drumont va travailler au corps, fanatiquement, ainsi que le scandale du Canal de Panama, affaires, scandales, que Drumont exploite en expliquant systématiquement les faits par l’action et l’influence des Juifs français et non français. Gérard Noiriel, en se focalisant (parce que c’était le sens de son travail), sur la comparaison Drumont/Zemmour, et les 2 époques, dans le contexte français, n’a pas fait le lien entre les livres, les textes, le vocabulaire de Zemmour, et le Nazisme, Hitler, alors que, LA AUSSI, les ressemblances sont frappantes, et que, avec d’autres auteurs FRANCAIS du racisme, il faudra bien parler un jour de la responsabilité française dans la genèse du Nazisme, dans le fait que ce sont des Français qui, les premiers et le plus fortement, ont tenu des discours, qui, 50 ou 80 ans plus tard, sont devenus des discours allemands, nazis. Egalement, il n’a pas été question de celles et ceux qui sont devenus, de son vivant, les amis de Drumont, et puis après, sa mort, les admirateurs de Drumont. Nous en citerons deux, méconnus : le père jésuite Stanislac Du Lac, dont sa biographie sur Wikipédia prétend pouvoir relativiser l’antisémitisme, dans le même temps que les auteurs de sa fiche reconnaissent qu’il a aidé Drumont à écrire « La France Juive » (!) et Henri Coston, antisémite et, à ce titre, collaborateur pétainiste obsessionnel, lequel travaillera pour le « Service des Sociétés Secrètes », sa publication, les « Documents maçonniques » (en fait, une revue anti maçonnique), sous la direction d’un autre antisémite fanatique, Bernard Faÿ. Ce sont tous les enfants monstrueux d’Edouard Drumont, en France comme en Allemagne, dont il faudrait faire l’Histoire, en prenant acte que c’est de sa plume qu’il les a créés, appelés à la vie, et que l’on peut dire, des tragédies que connaîtra la France, qu’elles étaient… écrites, dans les textes de Drumont. Gérard Noiriel évoque, dans les sources de Drumont, Taine, comme on peut entendre dans les sources de Zemmour, Joseph de Maistre, cité dès le début de son discours à la convention de l’extrême-droite. Parmi les mêmes énoncés Drumont/Zemmour, il y a le sujet des prénoms et il y a l’audacieux et scandaleux : « nous sommes trop gentils, nous avons trop d’humanités », et, dans son récent discours, Zemmour a répété cela, en disant qu’il faut rompre avec « ledroitdel’hommisme », les obligations concernant les discriminations. Mais alors, comment comprendre le rapprochement entre un catholique obsessionnellement anti-juif et un juif français obsessionnellement anti-musulman ? Drumont est dans une logique raciale et pour Zemmour, le christianisme est d’origine juive, et donc la tradition des juifs qui ne se sont pas convertis est tout de même de s’intégrer, de s’assimiler (ce qui est extraordinairement faux dans la mesure où les Juifs présents dans la plus grande part des pays du monde ont incarné et incarnent la plus admirable résistance à l’assimilation !) . A l’occasion du rappel que ces « transclasses » (origine modeste, fin de vie dans la grande bourgeoisie), et à l’évocation de la fête que Zemmour s’est auto-organisée pour l’anniversaire de ses 50 ans dans un château, Julien Théry demande à Gérard Noiriel ce qu’il pense de l’analyse d’Houria Bouteldja sur cette volonté d’effacement de sa judéité chez Zemmour, et Gérard Noiriel répond rapidement en s’opposant à des « interprétations identitaires », terme, « identitaire », souvent utilisée par des « républicains » proclamés pour stigmatiser les Indigènes de la République en pensant pouvoir faire d’eux les pendants des identitaires d’extrême-droite, ce qui n’est pas sérieux (cf des notes sur le blog). Comme Julien Théry le rappelle, il faut donc saluer le travail de l’historien, qui a pris sur lui, pour lire les ouvrages et les textes d’Edouard Drumont, et on sait à quel point lire de tels textes de tels auteurs fait souffrir, quand il a fallu le faire pour le court texte de Zemmour lu à la convention de l’extrême-droite. L’ouvrage de Gérard Noiriel est un élément d’un puzzle qui permet de reconstituer la vérité de ce qu’aura été l’extrême droite en France, du 19ème et au 20ème siècle, et, comme nous l’avons ajouté, du fait qu’elle a donné à d’autres extrêmes droite, à commencer à ces pangermanistes antisémites ET antifrançais des armes/mots, des armes/images, CONTRE nous, et contre les Juifs d’Europe. De Gobineau en passant par Drumont, il faudrait comprendre comment nous en sommes arrivés au « pétainisme transcendantal », entre 1940 et 1945, comment nombre de ces criminels (de leurs propres mains ou qu’ils aient soutenu les crimes des nazis par leur engagement, leurs propos) n’ont fait l’objet d’AUCUNE ACTION d’EPURATION, à la Libération, y compris si on refuse de qualifier d’épuration le fait que certains aient fait 3 mois ou 3 ans (ce fut rare) de prison. Autre élément du puzzle, l’ouvrage récent de l’historienne Annie Lacroix-Riz (cf, ci-dessous, des liens concernant Maurras, la volonté de le commémorer/honorer, , dont elle parle dans l’entretien ci-dessous.

https://www.les-crises.fr/de-charles-maurras-a-son-biographe-olivier-dard/

https://www.les-crises.fr/apparences-et-realites-de-la-commemoration-de-charles-maurras-2e-partie-une-commemoration-celebration-par-un-biographe-faisant-lunanimite-des-historiens-du-consensus/

https://www.les-crises.fr/de-lurgence-de-la-reedition-des-collabos-au-role-du-haut-comite-aux-commemorations-nationales-de-2011-a-2018/

Enfin, un sujet majeur qui se trouve en arrière de ces problématiques : ces intellectuels pervers, ou comment « l’intelligence » peut devenir le plus grand danger humain – puisque, aucune des horreurs envisagées par ces intellectuels ou réalisées par leurs admirateurs n’est sortie d’une conscience des pauvres, des modestes, du « peuple ».

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