La société contre l’Etat, l’Etat contre la société – l’aporie d’une contradiction totale

Dans « Homo Economicus », James C. Scott nous invite à connaître et comprendre l’époque à laquelle les premiers Etats de l’Histoire sont nés, le sens général, et les motifs spécifiques, de cette « genèse ». Or, si, de cette époque à nos jours, les Etats ont changé, évolué, et parfois, substantiellement, par des mutations, qualitatives, il faut pouvoir faire le lien entre de tels débuts et la situation actuelle, pour, et penser cette Histoire, des Etats, des sociétés avec et face aux Etats, et évaluer notre situation, de manière pertinente. Il nous révèle à quel point ces premiers Etats sont la manifestation d’une volonté inédite, de contrôle social, total, en liaison avec l’esclavage. Avec ce que beaucoup appellent « la crise des Gilets Jaunes », laquelle pourrait être également qualifiée de « crise inédite de l’Etat Français », du consentement à son autorité, la connaissance de l’Histoire des Etats et, en l’espèce, de l’Etat français, est, au regard de son présent, absolument nécessaire, si on veut vraiment mesurer les causes et la nature de cette confrontation entre des citoyens et l’Etat. De tels récits concernant l’Histoire des Etats sont importants, parce qu’ils nous permettent d’avoir en tête, et de garder en, le fait qu’un Etat, quel qu’il soit, est une émanation de la société, et non l’inverse, quoique l’inconscience de certains « représentants » ou membres de l’Etat peut leur suggérer, les amener à dire. Et de celles et ceux qui ont continué à vivre dans des structures non étatiques, il faut aussi apprendre que ce sont les membres, dirigeants ou bureaucrates, qui ont qualifié ceux-ci de « barbares ». C’est le premier sens, historique : les « barbares » sont celles et ceux qui, involontairement ou volontairement, échappent à l’autorité, la tutelle, de l’Etat, aux devoirs envers celui-ci. C’est ce qui explique que, avec les Etats-Unis, le « libertarisme » sous toutes ses formes soit fondé dans cette conscience : l’Etat, fédéral, est second, et, étant donné ses prétentions sur nos vies, il se situe au-delà de ce que nos droits fondamentaux lui permettent d’avoir, voire, au-delà de ce que la Constitution lui permet. Depuis la fin 2018, nous assistons à une évolution de ce rapport. Le fameux « ça va péter » répété par des citoyens depuis des années a pris corps, dans une insurrection, qui venait donc, et qui, en tant que telle, a été dépassement de ce que l’Etat déclare comme étant légal, et qui a donc été qualifié de « violence(s) ». Depuis, la « violence » est devenu l’argument de tous contre tous : les représentants ou soutiens de l’Etat accusent les GJ de violence(s), des membres et des soutiens des GJ en font de même contre l’Etat. Les premiers rejettent toute évolution fondamentale, notamment constitutionnelle, les seconds l’exigent. La situation est bloquée. Elle peut rester bloquée longtemps. Elle ne pourra pas l’être très longtemps. Les Etatistes peuvent rêver d’une France sans GJ, autrement dit, sans société : ce serait scier la branche sur laquelle ils sont confortablement assis. Des GJ peuvent rêver d’une France sans Etat : tel le projet communiste, marxiste, historique, ce serait passé directement à une étape extrêmement complexe, et sans préparation. Il s’agit donc, comme le répète Emmanuel Todd, d’élaborer un nouveau « compromis », voire un « contrat social », esquissé à l’occasion et à la conclusion du « Grand Débat », mais que la synthèse étatique actuelle a ignoré, laminé. Et il faut dire que, lorsqu’un pays est confronté à une crise existentielle aussi grave, la bonne volonté se prouve dans, et le dialogue, et une « renaissance » (vous pouvez sourire…), par une reconstitution de l’ordre public. Mais pour cela, il y faut un diagnostic, sans erreur(s), pour lequel la participation de l’ensemble des citoyens est requise, comme celle des intellectuels de cette société. Et là encore, si on a pu donner l’impression de, si des réunions se sont tenues, l’écoute n’a pas été au rendez-vous, parce que le cadre n’était pas bon, dans la mesure où le « grand débat » a été placé sous la tutelle de l’Etat, lequel a été alors juge et partie. Ce qui n’a pas été reste à faire – et il faut donc commencer ce processus. Comment ? Des Etats Généraux pourraient-ils prendre un nouveau serment du Jeu de Paume et, pour les réunis, promettre de ne pas quitter le lieu tant qu’ils n’auront pas donné à la France des principes pour une nouvelle Constitution ? Une chose est certaine, dans la situation actuelle : la société a besoin de pouvoir respirer à nouveau, et l’Etat doit faire baisser son autoritarisme, ses prétentions à imposer des coups de force, contre tel ou tel, tels ou tels. C’est que, si la situation est telle, si cette situation a pu conduire des milliers de citoyens à se mobiliser, et des millions à les soutenir, c’est que l’Etat français a pris l’essentiel de toutes les décisions, fondamentales, majeures, ou moins, ces trente dernières années, soit, pour de mauvaises raisons, soit, avec de mauvaises conséquences, soit pour de mauvaises raisons et avec de mauvaises conséquences. La société a beaucoup « supporté », subi, mais elle est parvenue à un stade où son corps, social, a dit, stop. C’est encore Emmanuel Todd qui affirme que ces décisions ont été le fait d’une élite dont son évaluation est très sévère. La liste des échecs, des problèmes, graves, en France, est longue, et la plupart de ces méfaits proviennent de l’élite, politique, bureaucratique, financière. Pour sortir de l’aporie d’une contradiction totale, avec une aggravation d’une guerre civile « virtuelle », à une guerre civile plus réelle, il faut donc que les échecs et les problèmes français soient et identifiés, analysés, et qu’ils reçoivent des réponses collectives.

Laisser un commentaire