1944-1950 : en France, l’épuration a été faible – pourquoi ?

Depuis quelques mois, nous assistons à une offensive éditoriale, universitaire, médiatique, pour nous raconter une nouvelle « chanson » française, concernant l’épuration à la Libération : celle-ci aurait été réelle, massive. Donc, la « nouvelle France » qui serait apparue à partir de la Libération aurait été si « épurée » que nous pouvons avoir confiance dans ce qui fut alors la 4ème République et qui est devenue depuis la 5ème République. Il s’agirait d’une évolution du discours national, puisque, auparavant, l’épuration était réduite, caricaturée, avec « la tonte des femmes ». Une recherche sur Youtube concernant la Libération et l’épuration vous propose une addition, à foison, de vidéos qui traitent de cet épiphénomène, tellement pratique – puisqu’il est si facile, une fois de plus, de se servir de ces femmes pour ne pas traiter de l’ensemble de la collaboration et du fait que tant d’hommes ont échappé à l’épuration. L’inimitable Frank Ferrand, qui n’est pas un historien, mais un propagandiste, réactionnaire, ayant convié l’historien Fabrice Virgili dont l’ouvrage consacré à l’épuration venait de paraître, a fait commencer l’émission par une vingtaine de minutes consacrée à cet aspect, à travers le cas de l’une d’entre elles. Dès sa prise de parole, l’historien lui a rappelé que l’épuration ne pouvait être réduite, résumée, à cet aspect. Mais c’est ce même historien qui, dans cette émission comme dans son ouvrage, pense pouvoir affirmer que l’épuration a été en France, importante, massive, et ce parce qu’il y aurait eu 350.000 procédures judiciaires. Or, dans l’émission, il reconnaît que nombre de ces procédures ont abouti à un non-lieu, sans pouvoir en donner le chiffre total. En outre, il laisse de côté le fait que, par « épuration », on entend le fait, pour la France, de sanctionner et/ou d’écarter durablement, définitivement, des personnes ayant collaboré. Or, combien de celles qui ont bénéficié de non-lieu, EN RAISON D UNE VOLONTE DE MANSUETUDE, ont donc pu, immédiatement ou rapidement, retrouvé leur métier, notamment dans la Fonction Publique ? Mais aussi, combien de celles qui ont été condamnés en première instance, à une peine légère, ont vu cette condamnation être annulée, et ont pu, immédiatement, ou rapidement, retrouvé leur métier… ? Enfin, combien parmi les collaborateurs n’ont jamais été inquiétés ? Car ce discours sur l’épuration laisse entendre que TOUS les collaborateurs auraient été inquiétés d’une manière ou d’une autre. Et ce n’est pas ce que nous connaissons de cette période. Tout le monde a entendu parler de Papon, Bousquet. Ce sont des cas bien pratiques, parce qu’ils permettent de focaliser la problématique sur un tout petit nombre de personnes, en masquant ainsi d’autres. A l’occasion de la parution du livre sur les 100.000 collaborateurs, Dominique Lormier a reconnu que le livre ne contient pas les 100.000 noms annoncés, parce que, sinon, nous aurions eu, « des centaines de suicides », « des procès multiples », etc. C’est dire que des mesures ont été prises pour protéger des personnes et des familles. Lesquelles ? Les petits, les « anonymes » comme un certain racisme social français aime les appeler, ou… ? Dans une série de Tweets échangés sur le compte https://twitter.com/RacismeSocial, le sujet de la liste des récipiendaires de la Francisque a été immédiatement écarté par un interlocuteur au motif que, être receveur de, n’impliquait pas être nécessairement un collaborateur de. Il s’agit, évidemment, d’une pirouette, qui refuse de prendre en compte la liste de, et d’étudier le parcours de ceux-ci après la guerre. Pour recevoir la Francisque, il y avait des conditions, à priori, et un engagement : un, il fallait la demander, en indiquant « Je soussigné, déclare être Français de père et de mère, n’être pas juif, aux termes de la loi du 2 juin 1941 (J.O. 14 juin 1941) et n’avoir jamais appartenu à une société secrète« , avoir deux « parrains », il fallait aussi « présenter des garanties morales incontestées et remplir deux des conditions ci-après : avant la guerre, avoir pratiqué une action politique nationale et sociale, et conforme aux principes de la Révolution nationale, manifester depuis la guerre un attachement actif à l’œuvre et à la personne du maréchal ; avoir de brillants états de services militaires ou civiques« , et enfin, déclarer  » Je fais don de ma personne au Maréchal Pétain comme il a fait don de la sienne à la France. Je m’engage à servir ses disciplines et à rester fidèle à sa personne et à son œuvre  » Autant dire que prétendre que les bénéficiaires de cet « ordre » n’étaient pas des collaborateurs est inepte. Que de tels « engagés » aient pu bénéficier, après guerre, d’une impunité, et aient pu connaître une carrière, professionnelle, politique, est un scandale national, puisqu’il a fallu qu’ils soient, pour cela, protégés. Or, l’Histoire officielle nous explique que, avec le gaullisme, et la personne même de De Gaulle, la sévérité aurait été de mise. Tous les historiens sérieux de la période rient d’une telle affirmation. Ils savent que l’anti-pétainisme de De Gaulle était, pour partie, sincère, pour une autre partie, joué, feint, et que, à travers le respect de De Gaulle pour Pétain, il y avait aussi son « amitié » envers des « Français » sur qui il comptait, bien qu’ils aient, formellement, trahi. Pour avoir une vision véritable, ambitieuse, sérieuse, de cette période, de ce sujet, « l’épuration », il faudrait donc un tableau complet de TOUTE la collaboration, dès lors qu’elle a été clairement définie. Il faudrait donc pouvoir établir la proportion de la collaboration jugée, sérieusement, et de la collaboration, ignorée, volontairement ou non. C’est ce qui nous permettrait de mieux comprendre pourquoi la France d’après-guerre est restée une France colonialiste, « censitaire », avec des dirigeants issus de la grande bourgeoisie et de la noblesse, dont la politique internationale a été si peu, rarement, indépendante, intégrée à l’OTAN et après à la future UE – contrairement à des principes gaullistes réputés fondamentaux et transcendantaux. Nous serions également mieux éclairés sur la situation actuelle.

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