A la revue Ballast, le remarquable entretien de Frédéric Lordon où il rappelle qu’il y a un lien consubstantiel entre les prolétaires français et ceux qui viennent du monde, appelés « migrants »

Nous publions ici quelques extraits de ce passionnant entretien. Volontairement, nous ne publions que des extraits, parce que l’entretien est le fait des rédacteurs de la revue Ballast, pour inciter à lire l’entretien complet, où il aborde d’autres questions très importantes ou fondamentales. Le partage ici de quelques extraits a pour objet d’exprimer et l’intense plaisir de le lire/entendre, mais aussi, parce qu’il y dit un point essentiel, tant laissé de côté par beaucoup et notamment des « intellectuels de gauche », à savoir que, concernant la question des « migrants », le soutien qui doit leur être apporté pour que, demain, en France, ils puissent y venir et y vivre, doit AUTANT concerné celles et ceux qui, de nationalité française, vivent la même exclusion, à partir du racisme social. Les migrants pâtissent du racisme social/racisme, les prolétaires français du racisme social : c’est la même racine qui les concerne, vise, frappe, toutes et tous.

Votre dernier article a agité le petit monde militant. En examinant les critiques énoncées, il semblerait que vous ayez viré de bord ou que vous soyez devenu « rouge-brun » !

Je ne sais pas si la tempête a concerné un dé à coudre ou jusqu’à un bol de soupe, mais à l’évidence il y a eu « quelque chose ». Mais quoi exactement ? Je serais tenté de dire que la circulation de ce texte n’a été qu’un gigantesque test de Rorschach : une surface de projection. Car les réactions furibardes le trahissent toutes à quelque degré : elles n’ont pas pris le parti de lire, mais celui du délire. Elles n’ont pas lu ce qui y était, et elles ont lu ce qui n’y était pas. Écart qui fait inévitablement penser à la logique du symptôme. Mais de quoi ? C’est ça la question : qu’est-ce qu’on assouvit ou qu’est-ce qu’on soulage quand on extravague à ce degré ? Reprenons avec méthode. Qu’est que ce que mon texte dit, et qu’est-ce que la réception en dit ? Mon texte prend-il position « contre les migrants » ? Évidemment non. Soutient-il la thèse de quelque restriction à l’accueil des flux de migrants actuels dans la situation actuelle ? Pas davantage. Valide-t-il celle d’une connexion causale entre migrations externes et précarité salariale interne ? Il est fait pour conduire à penser le contraire. Le fond du texte dit : imputer la précarité salariale aux migrants est une erreur d’analyse, les causes premières de la précarité sont à trouver dans la configuration néolibérale du capitalisme mondialisé et sa franchise régionale de l’euro. Normalement, c’est ici que se joue l’accord ou le désaccord. Et maintenant, que dit la réception ? Olivier Cyran : que je fais « passer la lutte anticapitaliste avant la cause des migrants », fabrication littéralement délirante — que ne rachètera pas une anaphore poussive : « Au nom de l’anticapitalisme, faut-il se résoudre / faut-il s’accommoder / faut-il accepter… » (suit la liste des abominations des politiques migratoires contemporaines). On se demande ce qu’il faut avoir pris pour avoir cru pouvoir lire dans ce texte une chose aussi absente et aussi absurde que de subordonner… tout, et spécialement l’urgence de l’aide aux migrants, au préalable de la sortie du capitalisme. Et Pierre Khalfa, il a pris des choses lui aussi ? « Est-ce que la sortie de l’euro ou une éventuelle démondialisation résoudrait la question en tarissant le flux des migrants ? », demande-t-il. Mais à qui au juste ? Car à l’évidence il parle tout seul, en tout cas pas à moi. Comment peut-on en venir au forçage qui fait lire dans un texte ce qui en est, là aussi, notoirement absent ? Et pour cause : cette idée-là est à peu près aussi absurde que la précédente. (…) Mon hypothèse serait la suivante : le migrant, c’est la figure de l’altérité la plus lointaine, par conséquent, c’est un cas passionnel pur. Je veux dire : l’éloignement est tel qu’à part la compassion due à la victime absolue, aucun autre affect n’environne la figure du migrant. Après tout, il y a d’autres hécatombes silencieuses, mais aucune n’a ces propriétés. Par exemple on meurt d’accident au travail. On meurt du chômage — l’INSERM estime à plus de 10 000 la surmortalité consécutive au chômage. Là aussi il y a un grand cimetière invisible. Mais qui n’émeut personne pareillement.

Pourquoi selon vous ?

Peut-être, à part le fait qu’ils ne reçoivent aucune attention, parce que ces morts sont des cas passionnels plus mêlés. Pour les chaisières, je veux dire pour cette bourgeoisie pharisienne qui ne connaît que les causes humanitaires, celles qui permettent de ne jamais prendre le moindre parti politique (ou bien, pour sa partie la plus retorse, d’en prendre mais sans en avoir l’air), le moins qu’on puisse dire c’est que la figure du prolo n’est pas passionnellement pure : on en a croisé, on n’aime pas trop leurs manières, on les soupçonne de voter pour le FN, etc., beaucoup d’affects contraires qui viennent mitiger celui de la compassion. C’est pourquoi le cas des migrants permet de ne faire aucune autre politique que celle des causes prochaines (et encore) : celle qui, justement, incrimine les politiques migratoires, ses dispositifs ignobles, mais qui ne veut guère aller plus loin. Comme si le cas moral du tort fait aux migrants ne supportait pas qu’on le surcharge de quelque autre question. Car la compassion pure appelle l’unanimité pure. Or les « questions » divisent. Et moi je voulais poser des questions. Notamment aux convolutions de la mauvaise conscience mais plus encore à l’inavouable de certaines arrière-pensées — pour le coup celle de la scène politique intérieure.

(…)

Si c’est une manière de me demander si j’adhère à la position « No Border », en effet la réponse est non. Pour se faire une idée des régressions intellectuelles auxquelles conduisent soit les régressions moralistes de la politique, soit certaines formes de la « pensée militante », il faut lire cette phrase du papier que Cyran m’a consacré : « Le problème avec les frontières, c’est qu’il faut choisir : soit on est contre, soit on est pour ». Ça m’a été un accablement de lire ça — Dieu sait que Cyran est un type intelligent, mais comment est-il possible d’en arriver à ce néant de pensée ? Car « La frontière, pour ou contre ? », c’est de la problématisation pour « On n’est pas couché » ou pour C-News. En matière d’institutions, « pour ou contre », c’est la pire manière de poser les questions. Et spécialement à propos de cette institution qu’est la frontière. D’abord parce que je crois que l’humanité No Border, non seulement n’existe pas, mais qu’elle n’existera jamais. Le genre humain rassemblé dans une communauté politique unique, puisque tel est bien le corrélat du No Border, n’est qu’une posture vide de sens tant qu’on n’a pas produit la forme politique sous laquelle cette communauté pourrait se réaliser. On attend toujours des No Border qu’ils produisent la première indication à ce propos. L’humanité se distribue en ensembles finis distincts. Et le principe de la distinction s’appelle une frontière. La frontière est donc un fait positif3 (maintenant je me mets même à douter qu’on comprenne correctement ce que veut dire ici « positif »…). La question « oui ou non », « pour ou contre », n’a rigoureusement aucun intérêt. La seule question intéressante, c’est celle de la forme. Car l’institution « frontière » peut prendre des formes extrêmement variées, des plus haïssables, à base, en effet, de barbelés et de camps de rétention, jusqu’à de plus intelligentes, qui tolèrent, encouragent même la circulation et l’installation, mais n’abandonnent pas pour autant l’idée d’une différence de principe entre l’intérieur et l’extérieur, et d’une consistance propre de l’intérieur.

(…)

Vous contestez sans l’ombre d’un doute la « fausse opposition » construite entre migrants et salariés nationaux — tout en écrivant que « la classe parlante » se doit de « démontrer qu’elle pense en priorité » aux classes populaires. N’est-ce pas une contradiction ?

Ça n’en est une qu’à la condition de ne pas faire la lecture contextuelle que cette phrase appelle nécessairement. Oui, je maintiens que la « classe parlante », celle qui « tribune », qui appelle et pétitionne dans ses propres organes de presse, LibéLe Monde, etc., a à sa manière accompagné le néolibéralisme en se désintéressant pendant des décennies de la classe ouvrière qui en prenait plein la gueule en première ligne dans l’indifférence générale. C’est un fait documentable : à quelles causes et à quelles classes ou à quelles catégories les appels ont-ils été majoritairement consacrés depuis 30 ans ? Si la chose peut sembler anecdotique et caricaturale, elle n’en livre pas moins une vérité plus large : pourquoi, à peu de choses près, n’a-t-on jamais vu de vedettes ou de personnalités des arts prendre des positions publiques pour d’autres causes que la paix/la guerre, la faim, la Terre, les maladies, bref pour des choses de préférence situées au loin, sans conséquence sur le front politique intérieur ? Les « vedettes », qui ont des intérêts de notoriété élargie à défendre, sont l’accomplissement et, partant, le révélateur de cette tendance à éviter tout ce qui clive, fait conflit, divise (donc pourrait amputer leur zone de chalutage), et ne trouvent jamais à cette fin meilleure arme que l’affect pur de la compassion, celui qui, précisément, opère la réduction morale de la politique, la dépolitisation entendue comme refus d’assumer l’essence conflictuelle de la politique. Or, malheur à elles, les classes populaires, la classe ouvrière, ne sont pas seulement exposées à la mitigation de leur cas passionnel, elles sont le lieu du conflit majuscule dans la société capitaliste : le conflit de classes.

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